• A lire absolument "QUAND PENSEZ -VOUS "?

    " Ma mère est tombée amoureuse à 80 ans "

    Quand sa mère, veuve, rencontre un nouveau fiancé, Sabine peine à le supporter. Par loyauté envers son père décédé ou pour des raisons moins avouables ?

    Quand ma mère a débarqué tout sourire avec lui au dîner de tante Colette, j'étais scandalisée. Comment osait-elle ? Devant toute la famille, ils n'arrêtaient pas de se bécoter... Beurk... Non mais, sérieux, ils avaient quel âge ? De toute la soirée, je leur ai à peine adressé un mot. Tout juste un bonsoir. Pourtant, ma mère semblait folle de bonheur. Elle pétillait plus que le champagne. Mais je ne parvenais pas à me réjouir. Au contraire, elle m'agaçait. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui trouver, à ce vieux beau ?

    Rien à voir avec mon père. On aurait dit un croisement entre Robert Redford et Danny DeVito. Non, en fait, on aurait dit Danny DeVito en grand et blond. Au secours ! Mon père n'était pas Robert de Niro mais c'était autre chose. Déjà, il assumait son âge (et ses cheveux blancs), autrement plus aimable que ce type qui regarde le monde du haut de ses deux mètres et rigole à ses propres blagues. C'est vrai, je manque d'objectivité. « Paulito », comme dit ma mère en minaudant comme une ado, part avec un sérieux handicap : le souvenir de mon père.

    Ce dernier était décédé six ans plus tôt. Pendant les deux années qui ont précédé sa mort, c'est ma mère qui s'est occupée de lui, jour et nuit. Jamais elle n'a baissé les bras. Lorsqu'il est parti, elle s'est écroulée, épuisée. Moi, j'étais soulagée que le calvaire prenne fin pour chacun d'eux. Elle allait pouvoir revivre, même si ça prendrait du temps. Ils étaient mariés depuis cinquante-cinq ans ! Doucement, la vie a retrouvé sa place. Un nouvel appart, une nouvelle ville, ses deux petites-filles, moi, ses copines, les sorties, les voyages... Japon, Afrique, Indonésie, elle s'est envolée partout où elle rêvait d'aller. C'est à Bali qu'elle a découvert le yoga. Elle en est revenue transcendée. Super, m'étais-je dit, ravie de la voir s'enthousiasmer pour quelque chose. Je m'étais empressée de lui offrir un abonnement dans un club à côté de chez elle, loin d'imaginer qu'elle allait y rencontrer un homme.

    La première fois qu'elle m'a parlé de lui, j'ai cru qu'elle plaisantait. « Au yoga, il y a un monsieur si charmant, si élégant, il connaît toutes les positions. Il a étudié le yoga satyananda en Inde pendant neuf mois... il est si gentil... » Ah oui ? Je ne comprenais pas cet air ahuri, ses mots pleins d'emphase. « Mais il doit être un peu jeune pour moi... », avait-elle ajouté. Je n'avais pas compris cette remarque. Devant ma perplexité, elle dit : « Bah oui, il doit avoir 72 ans... » Je ne voyais pas bien ce qu'elle comptait faire avec ce « petit jeune ». Elle plaisantait, c'était sûr ; elle avait toujours été un peu provoc.

    « Parce que qu’en plus vous couchez ensemble ? Bah oui chérie, qu’est-ce que tu crois, qu’on joue au bridge ? »

    « Ce n'est qu'un ami »

    Mais, peu à peu, maman est allée au yoga trois fois par semaine, parfois maquillée comme un camion volé. Elle me parlait sans arrêt de ce type qui faisait le lotus comme un dieu. Le soir, il l'emmenait dîner, parfois danser. « Je revis, ma chérie, je revis », me répétait-elle les lendemains. À chaque fois, c'était une petite pique dans mon coeur. Je pensais à mon père. « Ce n'est qu'un ami », me persuadais-je. À cet âge, on ne drague plus. J'avais divorcé trois ans plus tôt et je peinais déjà assez à 48 ans avec les mecs. Impossible d'imaginer qu'il puisse y avoir une vie sentimentale après. Surtout à 80 ans ! Alors que je faisais la guerre à mes deux ados pour qu'elles se décollent de leur téléphone, ma mère s'est scotchée au sien. Hallucinant. « T'es avec nous, maman ? », répétais-je pour qu'elle sorte de son autisme textuel lorsque nous dînions ensemble. « Mais c'est Paul qui m'envoie des bêtises... », répondait-elle avec un sourire mi-coquin mi-débile gênant. Ça devenait pénible. Ce maître yogi me tapait sur le système. Pour un « simple ami », il était super présent. Un jour, dans la salle de bains de ma mère, j'ai vu deux brosses à dents dans un verre. Le sang s'est mis à battre dans mes tempes. Elles étaient encore humides. Je sais, c'est ridicule de les avoir touchées mais ça a été plus fort que moi. Les larmes sont montées, j'ai pensé : « Elle a remplacé (celle de) mon père. » J'étais triste, déçue, je m'en voulais de manquer de légèreté sur le sujet. Après avoir tourné autour du pot pendant deux heures, j'ai parlé à ma mère. « Bien sûr que Paulito dort ici, on ne va quand même pas aller à l'hôtel ! », me répondit-elle, si naturelle, si détendue, que je n'ai pas pu m'empêcher de lui cracher qu'elle n'avait aucun respect à l'égard de mon père. Elle m'a ri au nez en me disant gentiment que je n'étais encore qu'une enfant - égoïste - qui n'avait rien compris ni à l'amour ni à la vie.

    Forcément, cette conversation a mis un petit froid entre nous. Mais ma mère a une qualité : ne jamais faire la tête et toujours revenir. Pour me ménager, elle m'a laissé croire qu'elle avait pris un peu de distance avec son blondinet. J'ai vite compris que c'était faux. Elle me mentait, comme le faisaient mes filles lorsque je refusais qu'elles aillent à telle ou telle fête. Sauf qu'elles, elles avaient 13 et 15 ans.

    C'était le monde à l'envers

    Un vendredi, elle a appelé pour dire qu'elle rejoignait ses copines à l'Île de Ré. Deux minutes plus tard, j'ai reçu ce texto de sa part : « Plus qu'une heure avant de faire l'amour mon gros chou. » Erreur de destinataire. « Parce qu'en plus vous couchez ensemble ! », lui répondis-je. Je découvrais non seulement que ma mère voyait toujours le Danny peroxydé mais qu'en plus elle avait encore une activité sexuelle. « [Smiley] Bah oui chérie, qu'est-ce que tu crois, qu'on joue au bridge ? » Comme si ça ne suffisait pas, elle enchaîna : « Je suis même plus dévergondée qu'à 20 ans ! » Merci pour l'info. Pourquoi ne pas me balancer ses sextos tant qu'elle y était ! Je n'en revenais pas : ma mère avait 80 ans ! Je n'avais pas fait l'amour depuis des mois (des siècles ?) et elle s'envoyait en l'air avec son collègue de yoga. C'était le monde à l'envers. Au fond de moi, j'étais impressionnée. Comment pouvait-elle être si libre ? Si dénuée de scrupules vis-à-vis de mon père ? Je l'enviais de savoir saisir son plaisir et de s'en délecter. Elle resplendissait de beauté, paraissait quinze ans de moins. Ça aurait dû me suffire pour accepter son histoire. Mais non. Je ressentais son amour pour cet homme comme une trahison. Peut-être aurais-je vu les choses différemment si j'avais été amoureuse moi aussi ; la frustration peut parfois nous rendre idiot. Reste que je ne voulais plus la voir pour un petit moment. Elle était allée trop loin en se pointant à ce dîner de famille avec lui. Bizarrement, personne n'a fait de commentaire, ni ne semblait choqué. Sauf ma fille, très gênée par mon attitude. « Mamie a tout fait bien dans sa vie, m'a-t-elle asséné. Il lui reste dix ans à vivre. Peut-être plus mais peut-être moins. Cet homme la rend heureuse comme jamais. Tu préfères quoi ? Qu'elle se morfonde chez elle ? » J'étais scotchée par les mots de ma fille, tout d'un coup si mature. Je n'en ai pas dormi de la nuit.

    Alors, j'ai pris sur moi. J'ai invité à déjeuner ma mère et son « Paulito ». J'ai fait abstraction de leurs embrassades, de leurs « gros chou », « minou », « trésor », incessants et irritants. Lui n'était pas si désagréable, juste un peu lourd avec ses histoires de sages hindous. Il y a juste son impossible teinture très Donald Trump. « Chérie, ce n'est pas parce que j'aime un autre homme que j'oublie ton père, m'a confié ma mère dans la cuisine. J'ai juste envie de vivre, vraiment, et dans le présent. » Elle s'est recoiffée en se regardant dans la vitre du four, m'a embrassée et est repartie toute pimpante au salon. Je devais me faire une raison : ce type lui faisait un bien fou. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'il ne l'emmène jamais chez son coiffeur.

    Cet article a été publié dans le magazine ELLE du vendredi 4 novembre 2016.

     "Écrit par Hélène Claudel".

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 28 Avril à 07:54

    Tu sais que j'y pense ? Après son travail de deuil, si papa trouvait une femme pour terminer ses jours, quelle serait ma réaction ?

    En fait je n'en sais rien. Je pense que chaque être humain a droit au bonheur quel que soit son âge et que les enfants n'ont pas leur mot à dire sauf s'ils estiment leur parent en danger.

    C'est ce qui arrive sans doute dans les famille très riches où une jeune ou un jeune va vouloir se faire épouser du veuf ou de la veuve pour toucher l'héritage.

    Chez nous pas d'argent donc pas de danger mais si, si papa refaisait sa vie ? Oula bien trop tôt pour y songer de toute façon.

    Bonne journée

    gros bisou

    2
    Dimanche 30 Avril à 09:34

    cela me rappelle vraiment le film "retour chez ma mère"

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